Un Nom

Un nom : Peter Anthony Stuart.
Qu’est-ce que ça veut dire au juste?

Je fais partie de la petite communauté anglophone présente dans les régions de Québec et de Chaudière-Appalaches. Avec approximativement 15,000 personnes, cette communauté ne représente que 2% de la population de ces régions. Vous savez, je me fais souvent poser la question suivante: «Tu viens d’où, toi?» Plusieurs raisons peuvent expliquer que cette question revienne souvent. Il y a, bien sûr, mon nom de famille d’origine écossaise et le fait que mon français québécois joual est parfois légèrement accentué d’une saveur quelque peu «bloke»…

À cette fameuse question qui revient souvent, j’ai pris l’habitude de répondre, avec la patience forgée au fil des ans et des décennies, de la façon suivante: «Sillery». Très souvent, mon interlocuteur enchaîne avec une autre question qui ressemble à celle-ci : «Mais oui, mais je veux dire, avant ça, tu es né en Ontario?» À ce moment-là, je lui réponds de la façon suivante : «Non, je suis né à l’Hôpital Général de Lachine, dans la région de Montréal.» Ensuite, l’enquête généalogique continue avec une autre question… «Mais tes parents, ils sont nés en Ontario?» Ce pas de deux continue pour quelque temps encore, et ce, jusqu’à ce que je sorte ce qu’il serait convenu d’appeler les «gros canons» de ma généalogie…

Je commence, tout d’abord, par leur dire que ma mère est une Gauthier et que mon ancêtre, Jacques Gauthier, est arrivé parmi les premiers colons en Nouvelle-France vers 1667. Ce Gauthier a quitté la région de St-Onge, soit la même que Samuel de Champlain. Une fois arrivé en Nouvelle-France, il a labouré les terres dans la région de Lachine, à Montréal,avec son épouse et ses enfants au milieu du XVIIiè siècle.

Ce bref historique met habituellement un terme à l’enquête publique sur ma généalogie. Ce qui est un peu frustrant avec le retour habituel de ces questions, c’est de se rendre compte que de nos jours on juge encore les gens de cette façon-là, c’est-à-dire en fonction de leur nom de famille. Et c’est cette situation qui me porte aujourd’hui à poser la question suivante: quand, au juste, est-il possible de se sentir enfin «chez soi» au Québec? Vous savez, pour ma part, le fait que les membres de ma famille parlent encore la langue de Molière est une histoire quasi miraculeuse. C’est la raison pour laquelle je prends le temps de vous la raconter aujourd’hui.

À la suite des événements de 1837-38, plusieurs Canadiens français ont quitté le Bas-Canada et certains d’entre eux se sont installés aux États-Unis. Parmi ces derniers, il y avait mon arrière-grand-père, Adolphe Gauthier, qui a eu l’idée d’ouvrir une boucherie à Ogdensburg, une ville située dans l’État de New-York. Puis, au début du XXiè siècle, la famille a décidé de revenir s’installer au Canada.

Comment peut-on s’expliquer une telle décision? Vous savez, j’ai ma petite idée là-dessus. D’après moi, en ce début du XXiè siècle aux États-Unis, il y avait alors une grande poussée de nationalisme anglo-américain qui mettait beaucoup de pression sur le gouvernement fédéral afin d’en arriver à assimiler les communautés culturelles. On considérait alors que ces communautés occasionnaient de plus en plus de problèmes aux autorités et que, en bout de ligne, cela pouvait provoquer un effritement du tissu social dans ce pays.

C’est à cette époque que furent votées un certain nombre de lois au Congrès Américain. L’une de ces lois, par exemple, allait limité le nombre d’immigrant des pays de l’Europe de l’est et du sud. De ce point de vue, je suppose qu’Adolphe Gauthier n’a pas voulu composer avec les conséquences de cette loi et qu’il a alors dit «non» au projet de société américain basé sur l’uniformisation, communément désignée par l’expression «melting pot». Ou encore, dans sa formulation latine, le «Et pluribus Unum»: de plusieurs ,le seul. Selon moi, Adolphe Gauthier a probablement décidé de revenir au Canada parce que le Français était alors déjà protégé par le gouvernement canadien. N’affirme-t-on pas dans notre hymne national «protègera nos foyers et nos droits»?

Son fils, Paul-Émile Gauthier, né à Ogdensburg, a par la suite fait l’effort de réapprendre son français, dont il avait perdu la maîtrise au terme de ces années passées aux États-Unis. Paul-Émile a ensuite rencontré une jolie Irlandaise, Rose Clough, avec qui il a eu quatre enfants. L’un de ces derniers, Helen Gauthier, est né et a grandi à Beaupré, dans la région de Québec. La famille Gauthier était alors installée avec des familles d’anglophones dans ce qui était considéré à l’époque comme le townsite. Il s’agissait, en fait, d’un petit quartier réservé aux cadres du moulin de pâte et papier. Mon grand-père, Paul-Émile, y occupait alors la fonction de gérant de bureau.

Ma mère, Helen Gauthier, a rencontré mon père, William James Stuart, dans les années 1950 à Montréal. William James Stuart est un autre exemple du métissage des cultures. Son père, qui était d’origine écossaise, est décédé lorsque mon père n’avait que cinq ans. C’est donc ma grand-mère, Lucille Stuart (née Rhéaume), une québécoise pure laine, qui a eu la tâche d’élever seule mon père et mon oncle Pierre. Mon père a d’abord appris le français, puis il a appris l’anglais. Il a grandi à Rosemont, situé à l’est de la ville de Montréal, dans un milieu plutôt francophone.

Lorsque l’on se reporte au Montréal des années 1940 et 50, cette ville était alors dominée par des anglophones. En ce temps-là, mon père avait à la fois une bonne maîtrise de l’anglais et un nom de famille écossais, ce qui lui permettait de passer pour un anglophone. Et lorsque mes parents se sont mariés, ils ont acheté une maison à Pointe-Claire, dans l’ouest de l’île de Montréal. Aucun de nos voisins n’était alors francophone.

À vrai dire, seule une intervention quasi divine a pu sauver les membres de ma famille d’une vie éternelle exclusivement unilingue anglaise. Cette intervention, c’est la promotion de mon père chez IBM et son transfert dans un autre édifice de cette compagnie situé dans la ville de Québec.

À Québec, le climat social et linguistique ne ressemblait pas du tout à celui de Montréal. Un jour, un commis de l’un des grands magasins à rayons du quartier St-Roch a fait des remontrances à ma mère qui venait de s’adresser à lui en anglais, comme elle avait l’habitude de le faire chez Eaton’s ou Ogilvy’s sur la rue Ste-Catherine Ouest à Montréal. À la suite de cet incident, ma mère a pris son courage à deux mains et a décidé d’inscrire ses quatre enfants à l’école catholique publique francophone.

Pour ma part, j’ai fait mes études en français de la maternelle jusqu’à la 4iè année, inclusivement. Par la suite, je n’ai fréquenté que des écoles anglaises, et ce, jusqu’à l’université Tout compte fait, je ne serais jamais parvenu à préserver ma capacité à m’exprimer convenablement en français s’il avait fallu que je déménage dans des villes comme Toronto ou Calgary, comme plusieurs anglophones que j’ai connus à Québec.

Alors, ça veut dire quoi un nom? Stuart, mon nom de famille, est d’origine écossaise, certes. Mais comme Pierre-Elliot Trudeau l’a si bien dit pendant la campagne référendaire de 1980 au Québec: «Mon nom est québécois, mon nom est canadien aussi!» Alors vive les identités mixtes! Et, tant qu’à y être, vive les allégeances mixtes aussi! Cela m’épargnera bien des problèmes la prochaine fois que quelqu’un me posera la fameuse question : «Tu viens d’où, toi?» Oh, boy! Ça recommence…

Advertisements
Posted in Uncategorized

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: