MAUVE

LE CANADA « MAUVE » : ON S’ENTEND QUE L’ON NE S’ENTEND PAS

Je reviens d’une balade sur l’avenue Maguire, située dans ce qui était jadis la Ville de Sillery et qui se trouve maintenant dans la partie ouest de la Ville de Québec. J’y ai croisé une dame avec laquelle j’ai milité au cours des dix dernières années dans l’un des grands partis politiques sur la scène fédérale. Nous avons parlé de quelques sujets et, inévitablement, notre passion commune pour la politique a pris le dessus… Une bonne partie de notre conversation, vous l’avez deviné, a donc été consacrée à la vie politique au Canada et au Québec.

Nous avons commencé par les difficultés avec lesquelles notre parti doit composer de nos jours. Il y a eu par la suite les combats relatifs aux courses à la direction du parti qui ont été une source de déchirements au cours de la dernière décennie. Nous avons également abordé l’impact négatif du scandale des commandites sur l’image de notre parti ; le manque d’étoffe que l’on constate dans l’actuelle direction du parti ; enfin, notre conversation a inévitablement tourné autour de la fameuse « question nationale », Bleus/Rouges.

Sur cette question, nous partagions encore la même opinion. Mais en quittant la compagnie de cette gentille dame, j’ai réalisé à quel point les paramètres de ce débat Bleus/Rouges étaient dépassés. Les uns et les autres, en effet, sont toujours retranchés sur les mêmes positions, un peu comme les camps adverses lors de la Première Guerre mondiale. Le front n’a pas bougé d’un côté ou de l’autre de façon significative depuis le début de cette « guerre » de clans en 1960, plus précisément lors de l’élection de Jean Lesage qui allait enclencher la Révolution tranquille au Québec. Pour plusieurs personnes, cette élection est considérée comme le point de départ de la période véritablement revendicatrice du Québec et de l’éveil de sa conscience collective : une entité majoritaire « québécoise » sur son propre territoire, et non pas une entité minoritaire « canadienne-française » sur le territoire « d’un autre ».

Depuis 1960, les Québécois et les Québécoises se sont affirmés, la voix haute et forte, parfois avec une agitation et une agressivité qui ont fait peur à certains, cela est évident. Mais cette affirmation fut un jalon nécessaire de notre histoire afin d’atteindre le statut de « Maîtres chez nous ». Cela ne devrait toutefois pas nous empêcher de reconnaître également la réalité pancanadienne de même que la position hégémonique de notre voisin du sud, les États-Unis d’Amérique.

Dans cette perspective, cela m’amène à me poser la question suivante : est-ce qu’il se pourrait que nous nous acharnions trop sur une question qui, en définitive, est sans issue ? À bien y penser, tous ceux et celles qui habitent le continent nord-américain n’ont pas intérêt à remettre en question l’intégration économique, douanière et même politique du Québec et de l’ensemble du Canada. Il existe, en effet, une telle interdépendance entre les différentes parties de ce continent qu’il serait absolument catastrophique qu’il y ait une rupture géopolitique. Au fond, tout le monde y serait perdant : entreprises, gouvernements, travailleurs, etc. Ultimement, une telle éventualité aboutirait peut-être même à la disparation du fait français sur le continent nord-américain, et ce, en l’espace de quelques générations seulement.

Après tout, qu’est-ce qui garantit la survivance d’une entité géopolitique distincte au nord du 49iè parallèle ? Ce ne peut être que la continuation du Canada comme pays souverain, avec son union douanière, économique, monétaire, qui est elle-même facilitée par l’union politique fédérale. Et c’est précisément cette dernière qui garantit la survivance d’une entité géopolitique distincte dans laquelle les personnes dont la langue maternelle est le français peuvent travailler, vivre et se divertir de multiples façons dans leur langue. En d’autres mots, cette union politique fédérale agit comme un rempart géopolitique, économique, social, culturel et linguistique contre l’immense puissance de notre voisin du sud, les États-Unis. Or, ce géant du sud est perçu dans le monde entier, et ce, depuis plusieurs décennies, pour la pratique envahissante et persuasive d’une forme de monolithisme linguistique, culturel et militaire. Sur le plan culturel, on a qu’à penser, par exemple, aux émissions de télévision, aux films et aux disques produits aux États-Unis et exportés partout sur la planète.

Par ailleurs, je me dois de rappeler à mes frères et sœurs Québécois que le nationalisme qui s’exprime sous la forme d’un régionalisme n’est pas un phénomène exclusif au Québec. C’est ce que l’on découvre, en effet, lorsque l’on examine attentivement ce phénomène à l’échelle pancanadienne. Nous n’avons qu’à parcourir, par exemple, des livres d’histoire pour trouver des « Bloquistes » Néo-Écossais qui ont été élus en 1867 lors du premier scrutin national et qui ont fait partie du premier parlement fédéral canadien. Ces gens avaient pour nom les Repealers. Ils militaient ouvertement pour la souveraineté de la Nouvelle-Écosse, et ce, peu de temps après la fondation du Canada en 1867. Lors de ce premier scrutin national, ils ont raflé 18 des 19 sièges en faisant valoir que la prospérité des Néo-Écossais passaient d’abord, depuis toujours, par les produits de la mer, et non pas par ceux de la terre. Les Repealers ont également fait valoir que la Confédération, par laquelle ils seraient dorénavant « souder » littéralement au Québec et à l’Ontario par le biais du chemin de fer inter-colonial, pourrait les détourner de leurs sources traditionnelles de prospérité à cette époque-là, soit la Grande-Bretagne et la Nouvelle-Angleterre. D’autre part, le chef des Repealers fut éventuellement invité à se joindre au cabinet fédéral et les transferts fédéraux à cette province furent augmentés. Je considère cette situation comme un beau cas de « déséquilibre fiscal ». Au fond, plus ça change, et plus c’est pareil. Et moi qui pensais que notre devise était « Je me souviens »… Peut-être que si on s’efforçait de se « souvenir » de quelque chose de plus que de « notre » histoire et qu’on voulait bien la comparer à celle de nos compatriotes vivant dans le reste du pays, on arriverait peut-être à comprendre que nous avons beaucoup plus en commun avec « eux-autres » que nous voulons bien l’admettre aujourd’hui.

L’autre étude de cas qui me vient à l’esprit est celle de la province de Terre-Neuve. Ah ! Oui, les bons vieux Newfies dont nous aimons tant nous moquer avec nos blagues made in Québec. Saviez-vous qu’ils formèrent pendant près d’un siècle un pays souverain avant de se joindre au Canada ? Et oui, entre les années 1850 et les années 1930, Terre-Neuve était un pays souverain, au même titre que le Canada peut l’être aujourd’hui. Au cours de cette période, Terre-Neuve avait sa devise, son passeport, son système douanier, son hymne national et son drapeau. Or, ces deux derniers sont encore visibles sur la place publique de nos jours. D’une part, l’hymne national est encore entonné sur le territoire terre-neuvien. D’autre part, l’ancien drapeau « national » est hissé fièrement sur certains bateaux de pêche et dans certains villages de cette province.

Les Terre-Neuviens ont voté, eux, contrairement à nous, deux fois pour se joindre au Canada, et non pas pour le quitter comme nous l’avons fait, nous, les Québécois. Le vote fut très serré après la guerre 1939-1945. Les gens dans la capitale de St-Jean, plus prospère, ont voté « non » lors de ce vote historique. Tandis que, pour leur part, les gens des régions éloignées, plus pauvres, sans accès à des services de santé, d’éducation, d’aide sociale et de transport, ont plutôt voté « oui ». En votant de cette façon, ils espéraient que l’argent du fédéral coulerait à flot dans leur province… Or, cette espérance allait concrètement se matérialiser dans les années subséquentes à ce vote historique.

Lors de mon séjour dans cette province pendant le dernier été, j’ai eu beaucoup de plaisir à me promener sur des routes modernes et bien entretenues. J’ai visité des parcs nationaux extraordinaires. Et j’ai été accueilli par des gens tout simplement chaleureux, dotés d’un sens de l’humour unique en son genre, et parlant un dialecte de la langue de Shakespeare qui n’a pas son pareil dans le monde entier. Aujourd’hui, ce sont ces observations qui me portent à me poser la question suivante : est-ce que notre fameuse « question nationale » est si dramatique que cela ? Est-ce que le ciel va nous tomber sur la tête dans l’éventualité où nous n’apposerions pas notre griffe sur la constitution de 1982 ?

Pour ma part, je suis beaucoup plus inquiet par rapport à une situation d’injustice vécue par ces gens de Terre-Neuve. Voici, brièvement, de quoi il s’agit. Dans les années 1960, Terre-Neuve et le Québec ont négocié une entente pour le partage des richesses hydrauliques de Churchill Falls, situé au Labrador. Rappelons que le Labrador est un territoire qui fait encore l’objet devant les tribunaux d’un litige entre ces deux provinces. Le Québec, en effet, remet encore en question le fait que le Labrador appartienne à la Terre Neuve. Or, lors de la négociation de cette entente, le consortium terre-neuvien s’est présenté à la table avec un plus faible rapport de force politico-économique et s’est vite retrouvé au bord de la faillite.

Le consortium québécois en a alors profité pour imposer à Terre-Neuve un contrat de partage de la richesse relative à la ressource hydraulique tout simplement injuste pour cette dernière. Un contrat caractérisé, entre autres, par une clause de renouvellement d’au moins vingt ans, et ce, à un taux plutôt dérisoire. À ce sujet, j’ai entendu récemment sur les ondes de la radio anglaise de Radio-Canada une entrevue réalisée avec l’auteur d’un livre consacré à ce contrat qui travaille à la Memorial University of Newfoundland. Selon cet auteur, dans l’éventualité où ce contrat ne serait pas renégocié d’une façon plus équitable, les Terre-Neuviens n’auraient même pas assez d’argent pour faire fonctionner la centrale électrique de Churchill Falls.

De mon point de vue, cette situation d’injustice vécue par les Terre-Neuviens occasionne un tort beaucoup plus « tordu » qu’une situation de marginalisation linguistique et culturelle. Cette situation d’injustice représente un véritable manque de « respect » à l’égard du peuple terre-neuvien. Un manque de respect tout aussi flagrant que le manque de respect qui se trouve au cœur de la rhétorique des souverainistes québécois. On a qu’à penser, entre autres, aux injustices avec lesquelles, selon ces derniers, auraient dû composer les francophones des différentes provinces au cours des 143 années de la confédération canadienne.

Au fond, nous devrions plutôt songer à ce que ce grand pays qu’est le Canada a pu nous apporter à nous, Québécois et Québécoises, depuis 1867. Un pays où l’on peut, entre autres, exercer une foule de droits et de libertés : liberté d’expression, droit de se rassembler de façon pacifique, droit de se syndiquer, liberté de la presse dans différents médias, droit d’accès à la propriété privée. Or, dans ce dernier cas, n’oublions pas qu’un tel droit n’existait pas en Nouvelle-France. Nous étions alors, rappelons-le, « censitaires » et « habitants » dans le système seigneurial : un système quasi féodal, un vestige de l’oppression vécue par ceux et celles qui vivaient au Moyen-Âge.

Il convient de se rappeler également que les institutions britanniques ont été un legs important dans notre évolution comme peuple et qu’elles nous ont permis de jouir de notre pleine liberté. Voici un exemple de ce que je veux signifier par là. Lors de ma visite à Terre-Neuve, j’ai visité l’Anse aux Meadows. C’est à cet endroit que se trouve le site de la première tentative de colonisation par l’homme blanc dans ce qui est aujourd’hui le Canada. Les Vikings, les ancêtres des Norvégiens, se sont installés à cet endroit pendant quelques années. Mais ils devaient en être chassés éventuellement par les autochtones.

Or, si vous le voulez bien, imaginons-nous « Pour un instant… », comme le chantait si bien le groupe Harmonium, que l’on « oubliait notre nom » et qu’au lieu de chanter « cette chanson », on écrivait plutôt une « nouvelle chanson », et ce, en fonction de cette invasion des Vikings venus du nord de l’Europe. S’il avait fallu, en effet, que les Vikings aient le dessus sur nos autochtones en ce temps-là, ils auraient fait la conquête de ce vaste territoire connu aujourd’hui sous le nom de « Canada ». Nous devrions donc vivre, fort probablement, dans une monarchie constitutionnelle norvégienne. Dans une telle situation, on ne peut pas oublier que, de toute façon, nous serions tout de même venus de la France pour nous installer ici. Autrement dit, au lieu de subir une conquête britannique, nous aurions eu à subir une conquête norvégienne. Dans ce contexte, serions-nous aussi récalcitrants à l’égard des institutions de gouvernance politique et de la culture de ce pays ? Un pays qui est, après tout, très « progressiste » et « social-démocrate ». Mais un pays, rappelons-le, qui est tout de même caractérisé par une monarchie constitutionnelle…

En d’autres mots, serions-nous affectés par un léger cas chronique d’anglophobie ? Est-ce la raison pour laquelle nous hésitons tant à faire notre lit avec les représentants et représentantes de la communauté anglophone ? Ne devrions-nous pas, au contraire, convenir que nous avons intérêt à nous unir aux bonnes volontés de la communauté anglophone avec laquelle, rappelons-le, nous avons mis au monde ce pays ? Un pays que nous avons défriché et déchiffré « ensemble ». Et c’est également « ensemble », rappelons-le aussi, que nous avons saigné à plusieurs reprises sur le champ d’honneur pour le défendre et le promouvoir : Première Guerre mondiale, Deuxième Guerre mondiale, Guerre de Corée, etc. Ne faisons-nous pas encore la même chose « ensemble », aujourd’hui, en Haïti, dans l’ex-Yougoslavie et en Afghanistan ?

Après tout, nous n’avons pas besoin de nous entendre sur tous les sujets, et ce, sans exception. Par contre, nous pourrions faire un constat à l’amiable et reconnaître ensemble deux choses. Premièrement, nous nous entendons sur un certain nombre de sujets. Deuxièmement, nous reconnaissons que nos positions restent irréconciliables sur quelques sujets. Et c’est bien correct comme ça qu’il n’y ait pas d’unanimité toujours et en tout temps, un peu comme dans un couple qui vit sous un même toit… Prenons pour acquis qu’il y aura toujours, d’une part, des « purs et durs » « Parizeauistes » de notre côté de la clôture. Et, de la même façon, qu’il y aura toujours dans l’Ouest canadien et en Ontario un certain nombre de « red necks » et de « Don Cherry » capables d’alimenter nos radios populaires avec leurs commentaires qui sont loin de faire l’unanimité.

Ce qu’il convient de retenir, finalement, c’est que, malgré tout, cette situation marquée par des différences de points de vue ne devrait pourtant pas nous empêcher de former un pays uni et prospère. Après tout, comment ferions-nous pour battre l’équipe de hockey russe aux Jeux olympiques d’hiver si les Québécois et les Canadien-Anglais n’étaient pas capables de conjuguer leurs efforts pour jouer dans la même équipe ? Comme les Co-Locs l’ont si bien dit dans l’une de leurs plus fameuses chansons : « Passe-moé la puck, pis m’a compté des buts ! » Une citation qu’il me fait d’autant plus plaisir de présenter que le chanteur de ce groupe, Dédé Fortin, était lui-même souverainiste, soit dit en passant…

Au fond, si les Québécois et les Canadiens-Anglais parvenaient à se « passer la puck » non seulement sur la glace, mais également dans tous les domaines (économique, politique, social, culturel), tout le monde en sortirait gagnant. Et dans l’éventualité où nous serions incapables de nous « passer la puck » convenablement, et bien nous ne gagnerions pas de matchs. Nous allons plutôt passer notre temps à « patiner sur la bottine », toute la gang, ce qui permettra aux autres équipes de nous déjouer et de « scorer » dans notre but. Un but, d’ailleurs, devant lequel il n’y aura même pas de gardien pour arrêter les adversaires…

Alors, ce parti politique éprouve toujours les mêmes difficultés… Mais je crois sincèrement, cependant, que dans l’éventualité où la volonté des Canadiens et des Québécois se concrétisait dans de bonnes dispositions de conscience, nous pourrions éventuellement parvenir, tout doucement, vers un climat où Bleus et Rouges pourraient fusionnés et se métamorphoser en « Mauves ». Le mauve, c’est quand même une belle couleur, n’est-ce pas ? C’est la couleur d’une certaine fleur que j’aime beaucoup : la pensée. Il ne s’agit pas d’une vivace, mais d’une fleur annuelle que nous plantons dans nos jardins à chaque printemps, et ce, partout au Canada. Habituellement, nous le faisons lors du premier congé férié du printemps, c’est-à-dire « la fête de la Reine », ou encore ce congé que l’on nomme au Québec « la fête des Patriotes ».

C’est à votre guise, après tout. Vous pouvez donc appeler cette fête comme vous le voulez. Cela dit, organisez-vous toutefois pour planter vos « pensées », d’une façon ou d’une autre : qu’il s’agisse de fleurs, ou encore d’une variété de « pensées » métaphoriques. Et procédez à cette plantation à chaque printemps avec le retour d’un beau temps resplendissant dont nous pouvons bénéficier tous et toutes dans les diverses régions de ce grand pays nordique qu’est le Canada. Un beau temps dont nous devons attendre le retour pendant six mois à chaque année et que Dame nature nous offre avec tant de générosité sur tout notre territoire. Soyons donc conscients du besoin de planter des « pensées » positives comportant de belles couleurs. Et, surtout pour nous au Québec, de planter des pensées « mauves », qu’il s’agisse de fleurs ou encore d’idées métissées bleues/rouges en rapport avec notre fameuse « question nationale ».

Cette « guerre de positions », rappelons-le, perdure depuis maintenant un demi-siècle : 1960-2010. Le temps est donc venu non pas pour une « victoire » du « bleu » ou du « rouge », mais pour la création d’un beau jardin de « pensées mauves ». Le mauve, voilà la véritable image de l’unité d’un « nous », image susceptible de refléter ce peuple caractérisé par sa diversité et qui habite un grand pays fédéré que nous appelons le Canada : « Terre de nos aïeux » !

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